Stranger of Paradise: Final Fantasy Origin

Test

Le 15 mars 2022 à 09:35 par Bastien 0 commentaire
Stranger of Paradise - Artwork

Moqué depuis son annonce à l'E3 2021 en raison de son look disgracieux et ses dialogues improbables des premiers extraits, Stranger of Paradise: Final Fantasy Origin rejoint le calendrier chargé des sorties du mois de mars 2022 avec un handicap de taille, et ce malgré la mise en ligne d'une très généreuse démo jouable quelques jours avant sa sortie. Censé célébrer le 35e anniversaire du premier Final Fantasy, paru en décembre 1987, ce jeu d'action réunissant les talents de Square Enix et de la Team Ninja s'inspire du succès de la série Nioh pour tenter de donner vie à une nouvelle franchise. Faire découvrir l'univers de Final Fantasy aux amateurs du genre ? Faire découvrir le genre aux fans de Final Fantasy ? On cherche encore quel est le véritable but de ce projet baroque et archaïque, qui rate sans aucun doute son hommage mais qui se révèle moins catastrophique qu'attendu.

Stranger of Paradise: Final Fantasy Origin - Scénario
Stranger of Paradise: Final Fantasy Origin - Scénario

L'origine du monde

S'il posait déjà les bases de la mythologie Final Fantasy avec ses quatre cristaux, ses Guerriers de la Lumière et la menace d'un monde qui s'enfonce dans le Chaos, le premier épisode de la saga ne brillait pas particulièrement par son scénario et la psychologie de ses héros. Et pour cause : en 1987, Square laissait la liberté au joueur de constituer lui-même son quatuor de personnages parmi les six classes disponibles, lui permettant même de recruter quatre mages blancs pour l'amour du risque. Un choix audacieux de la part d'Hironobu Sakaguchi et de son équipe, qui rendait cependant plus complexe la création de relations solides entre chaque protagoniste, aspect qui sera corrigé dès Final Fantasy II l'année suivante. On imaginait difficile l'exercice consistant à donner un nouvel élan à cette aventure fondatrice mais personne n'avait anticipé que l'on se retrouverait avec un titre le cul entre trois chaises, quelque part situé entre l'hommage, le remake et le pastiche. Et pourtant, absolument rien ne va dans l'écriture de Jack, héros grincheux, monomaniaque et capable des réactions les plus imprévisibles qui soient malgré ses lignes de dialogues qui, au cours des 25 heures qui mènent aux crédits de fin, doivent tenir sur une simple feuille A4. Le problème, c'est qu'on ne sait jamais si le jeu se prend véritablement au sérieux, s'il mérite directement une distinction pour son titre de plus gros nanar du catalogue Square Enix ou s'il assume à 100% son ton très inégal et sa mise en scène éclatée. Autant dire que si l'idée de voir un personnage sans charisme écouter un morceau de nu métal dans ses Airpods après avoir défoncé Garland vous semblait déjà grotesque, la suite devrait vous faire entrer en état de syncope.

Stranger of Paradise convoque donc Jack, Ash, Jed, Néon et Sophia, non pas quatre mais cinq héros réunis en deux temps trois mouvements et quelques ellipses. Leur objectif commun, trouver et détruire Chaos, semble intimement lié au cristal noir que chacun conserve précieusement et qui se manifestera tout au long de l'aventure pour expliquer... l'inexplicable. Pourquoi ces personnages anachroniques font-il face au Roi de Cornélia ? Comment ces environnements et ce bestiaire créés à l'image des différents épisodes de la série Final Fantasy se sont-ils matérialisés ici ? La réponse cachée dans un twist peu convainquant était en partie sous nos yeux depuis la diffusion de la dernière bande-annonce, mais c'est en découvrant les notes de journal disséminées un peu partout, ou affichées lors des écrans de chargement, que le joueur trouvera une partie des réponses. Même avec la meilleure volonté du monde, il est difficile d'accrocher à la proposition du scénariste Kazushige Nojima qui parvenait bien mieux à jouer avec les multivers dans sa relecture originale de Final Fantasy VII tentée dans Final Fantasy VII Remake. Du reste, on découvre avec plaisir et sans trop réfléchir les nombreuses références à la saga que constitue chaque nouvelle zone découverte sur la carte du monde. De la forêt maudite de Final Fantasy IX à la côte de Sunleth du XIII, en passant par le tombeau de Raithwall de Final Fantasy XII et la mine du soufre du VIII. En mettant de côté le pourquoi du comment, c'est avec un sourire jusqu'aux oreilles qu'on se plaît à recenser les petites attentions faites aux fans jusque dans les boucles musicales.

Stranger of Paradise: Final Fantasy Origin - Réalisation
Stranger of Paradise: Final Fantasy Origin - Réalisation
Stranger of Paradise: Final Fantasy Origin - Réalisation
Stranger of Paradise: Final Fantasy Origin - Scénario

Réalisation chaotique

Dans la lignée des titres sans prétention et à cheval sur deux générations de consoles récemment annoncés par Square Enix, Stranger of Paradise est techniquement capable du meilleur... comme du pire. On peut évidemment faire preuve d'indulgence face au design indigeste de la poignée de personnages créés pour les besoins de l'aventure, étant donné qu'ils seront la plupart du temps (et y compris au cours des dialogues) cachés sous une montagne d'équipements. Mais comment excuser cette tentative de revival en 3D réaliste d'un univers jusqu'alors confiné à quelques pixels, systématiquement entâchée par un violent scintillement, des animations faciales désastreuses, un mixage audio inabouti et, surtout, des séquences cinématiques qui peinent à maintenir un framerate décent, que l'on choisisse le mode Performance ou le mode Résolution sur PlayStation 5 ? Véritable naufrage artistique et technique, ce Final Fantasy Origin démontre qu'il faut plus d'une illustration du maître Yoshitaka Amano pour convaincre et rappelle ô combien les développeurs de la Team Ninja sacrifient souvent l'esthétique au profit de l'expérience de jeu.

Heureusement, une fois la manette en main et dans le feu de l'action, le jeu reste tout à fait lisible et fluide même quand les effets visuels explosent aux quatre coins de l'écran, comme c'est souvent le cas lors des combats de boss. Jack ne pouvant pas franchir le moindre rondin de bois soigneusement disposé au sol, l'extrême linéarité des niveaux parcourus dans la quête principale comme au cours des missions annexes ajoute toujours plus de frustration. Malgré l'absence de mode photo (et on devine pourquoi), on trouve bien quelques occasions d'immortaliser un instant de grâce, par exemple à la faveur d'un finish assez stylisé dont Stranger of Paradise à le secret dès qu'un ennemi est neutralisé, cristallisé puis brisé en mille morceaux à la fin d'un combo sanglant offrant une bonne dose de sérotonine.

Stranger of Paradise: Final Fantasy Origin - Gameplay
Stranger of Paradise: Final Fantasy Origin - Gameplay

Lutte des classes

Souvent comparé aux jeux de FromSoftware, la saga Dark Souls en ligne de mire, Stranger of Paradise puise plutôt l'inspiration de son système de jeu exigeant chez Nioh (conçu par les mêmes créateurs) tout en tentant une approche chorégraphique des combats façon Devil May Cry. L'intégralité de l'aventure consiste en une série de missions demandant de parcourir de longs niveaux au level design souvent désopilant, explorés en solo ou à plusieurs — via le mode online impossible à expérimenter avant la sortie publique du jeu. Les nombreux ennemis rencontrés sur le terrain sont agressifs et dotés d'attaques qui leurs sont propres, obligeant le joueur à méthodiquement noter après chaque mort les forces et les faiblesses de chacun pour adopter la meilleure stratégie ou les combos à favoriser. Pour cela, Jack peut compter sur une quantité astronomique de classes allant des plus basiques (Épéiste, Mage, Pugiliste) aux plus prestigieuses (Chevalier Dragon, Berserker, ). L'ingéniosité du système de combat provient de la nécessité de choisir simultanément deux classes différentes et d'alterner à la volée de l'une à l'autre pour adapter le style en fonction de la situation. Si la fomule donne l'impression d'une certaine liberté, on comprend vite que la curiosité est récompensée et qu'il faudra gagner de l'expérience dans chacun des jobs pour espérer déverouiller les plus avancés. C'est d'autant plus réjouissant que de petites missions annexes offrent un aperçu très concret de ces styles de jeux très différents. Certains préféreront la nervosité exemplaire d'un Ronin quand d'autres lui préféreront un Mage Noir, plus prudent, pouvant se tenir à distance en multipliant les sorts élémentaires. Et si vous n'avez aucune affinité avec l'une de ces classes, vous pourrez compter sur les fragments d'anima récoltés à la fin de certaines missions pour compléter malgré tout son arbre d'évolution.

Beaucoup moins défensif et punitif qu'un Souls ou qu'un Bloodborne, Final Fantasy Origin facilite la vie des joueurs grâce à deux bonnes idées : l'ajout d'un mode facile (« Flegme ») qui rend toutefois l'expérience moins exhalante et la possibilité de sauvegarder régulièrement sa progression près des cubes, généralement annonciateurs d'un combat difficile. C'est aussi près de ces cubes que l'on passera de longs moments dans les interfaces du jeu à améliorer ses classes grâce aux points d'expérience accumulés et à sélectionner avec le plus grand soin les armes et accessoires récupérés en chemin. Faut-il privilégier les armes au niveau le plus élevé ou celles offrant une meilleure affinité de classe et donc, de précieux avantages sur l'adversaire ? Chaque drop peut changer la donne, et c'est certainement ce qui rend Stranger of Paradise aussi passionnant à jouer malgré tous ses défauts. Comme dans Final Fantasy VII Remake, c'est lors des combats contre les boss, de plus en plus nerveux, que l'on réalise la densité du gameplay et en particulier les ruptures qu'il est indispensable de maîtriser pour arriver à ses fins. Les joueurs les plus exigeants apprécieront enfin l'Égide spirituelle, autrement dit la possibilité de parer et contre-attaquer tout en absorbant les sorts ennemis grâce à une maîtrise parfaite du timing. Cela n'est pas sans risque et demande un peu d'entraînement mais contribue à convaincre qui en doutait encore que Stranger of Paradise propose les combat en temps réel parmi les plus géniaux de son époque.

Ce n'est pas en victory fanfare mais à grands coups de trompettes désaccordées jouant l'air de Benny Hill que Square Enix célèbre le 35e anniversaire de sa poule aux œufs d'or. Avec ses héros je m'en foutistes, ses dialogues ringards et sa réalisation graphique aussi anachronique que l'histoire du jeu, Stranger of Paradise se montre particulièrement rebutant dès les premières minutes. C'est pourtant grâce à l'expertise solide de la Team Ninja, la richesse de son gameplay, ses innombrables classes à explorer et son obsession pour l'optimisation des équipements qu'il parvient à convaincre les amateurs d'action pure et de systèmes à l'équilibre parfait dont les développeurs japonais ont le secret. Stranger of Paradise, c'est un plaisir coupable difficile à recommander sérieusement sans passer pour un mauvais pote, mais c'est aussi cette petite madeleine ringarde à côté de laquelle il serait dommage de passer. Vous voilà bien avancés.

13
Un système de classes qui récompense la curiosité
Personnalisation poussée des équipements
Un gameplay accessible à tous les joueurs
Assez addictif malgré tous ses défauts
Une caricature ringarde plus qu'un hommage sérieux
Des lacunes techniques inacceptables
Un 35e anniversaire qui fait un peu de peine